Prévenir et soigner les troubles du spectre traumatique (Episode n°8)
- Dr Jean-Pierre Papart

- 19 déc. 2025
- 5 min de lecture
La base physiologique de l’hypnose

Dans l’état de conscience dit « ordinaire » ou « non modifié », les trois composantes psychiques suivantes sont de mise : l’éveil (et non le sommeil), une perception réaliste de l’environnement, ainsi que de soi-même. Si l’une ou l’autre de ces trois composantes est diminuée, on parle alors d’un état de conscience modifié, d’un état de dissociation caractérisé par la mise en retrait d’une, voire deux, de ces composantes. Dans l’état de conscience ordinaire, notre attention se porte alternativement sur les informations intéro- (pensées, émotions, perceptions corporelles, …) ou extéroceptives (environnement, autres personnes, …).
L’hypnose est un état psychique (parmi d’autres) permettant une attention focalisée associée à une diminution de la conscience environnementale, dont l’effet global est une capacité accrue à répondre aux suggestions. L’hypnose thérapeutique vise un état élargi de conscience. Cet état est le résultat de modifications très significatives des principaux réseaux cérébraux que sont le réseau du mode par défaut (DMN), celui de saillance (SN) et celui du contrôle exécutif (ECN), ainsi que des connexions entre ces trois réseaux[1].
La fonction du SN est la détection des sensations intéro- et extéroceptives particulièrement saillantes[2] pour les intégrer mentalement afin de motiver un comportement adapté à la réponse à y donner. Pour ce faire, le SN assure la transition entre l’action du DMN (introspection, rumination) et celle de l’ECN (contrôle exécutif, focalisation sur la tâche), afin de prioriser ce qui mérite au moment t davantage de ressources attentionnelles et émotionnelles. En hypnose, le SN est modifié pour prioriser une attention spécifique par rapport aux suggestions du thérapeute au détriment d’autres stimuli, environnementaux et intéroceptifs. Il y a une mise en sourdine de l’activité du CCAd[3], avec comme conséquence une réduction du monitoring des erreurs de prédiction, ce qui permet une meilleure réception, par exemple des suggestions anti-douleurs, ainsi qu’un moindre monitoring (d’alerte) des sensations intéroceptives génératrices de peur et/ou de douleur. La saillance se voit ainsi concentrée sur les suggestions (top-down) plutôt que sur le contexte intéro-extéroceptif (bottom-up). Il en découle une suspension du jugement critique et ainsi une capacité renforcée d’immersion dans une tâche, éventuellement suggérée par le thérapeute, sans se poser alors la question des alternatives à cette tâche (absence de conflit d’opportunité). En conclusion, la transe hypnotique reconfigure le SN en diminuant l’activation du CCAd qui se met en veilleuse, ce qui oriente l’attention et l’expérience subjective dans la direction top-down des priorités suggérées, d’où l’absorption, la réduction de la saillance affective (p. ex., douleur, peur, etc.) et l’augmentation de la réponse aux suggestions.
Le DMN est le réseau de conscience de soi, qui s’active en moyenne deux à trois fois par minute pour rappeler au sujet qu’il est bien l’agent de ses pensées et de ses comportements. Il s’active au repos dès que nous avons l’une ou l’autre seconde de libre, que nous ne faisons rien de spécial et que notre esprit peut vagabonder, que nous pouvons réfléchir à nous-mêmes, à la confiance que nous avons dans nos propres décisions. Le mode par défaut c’est le moment où nous créons la fiction de nous-mêmes. En cas de suractivation (comme en état de dépression), il y rumination (pensées passives et répétitives).
En état d’hypnose, la fréquence de l’activité de ce réseau est systématiquement diminuée dans sa partie dorsale, tout particulièrement celle du cortex pariétal associatif (précunéus= PCUN). Il en est de même dans le sommeil et le coma. Cette diminution de l’activité du DMN dans le PCUN réduit l’activité de repérage spatial. Une inhibition significative du PCUN ferait qu’on ne puisse plus identifier seulement par le toucher un objet dans la main. Le PCUN est normalement impliqué dans la représentation de soi et l’agentivité. En hypnose, cette agentivité décroît fortement, ce qui explique qu’on sera par exemple dupe d’une lévitation de la main / du bras. Cette diminution d’activité entraîne une déconnexion par rapport aux structures attentionnelles, ce qui fait perdre le sentiment autoréférentiel et de vagabondage de l’esprit typique des moments d’activation du DMN. Le patient sort ainsi de sa rumination s’il y était scotché.
Pendant la phase d’absorption de l’induction avant la phase de travail hypnotique à proprement parlé, la partie antérieure du DMN, celle du CPFVM, voit d’abord son activité réduite comme dans les autres structures du DMN. Ensuite, dès que l’induction est acquise, que la transe est installée, alors l’activité du CPFVM augmente pour autant que la séance d’hypnose apporte des suggestions de détente, d’analgésie, de détachement émotionnel, voire de réinterprétation des sensations intéroceptives. Dans les conditions de transe installée, le CPFVM va encore mieux faire ce qu‘il fait normalement, à savoir combiner des signaux émotionnels (amygdale), mnésiques (hippocampe) et corporels (CI) pour attribuer une “valeur” subjective aux options (récompense, coût, délai, risque), en calculant le coût‑bénéfice pour choisir entre alternatives et guider ainsi la prise de décision intuitive, tout en régulant les réponses émotionnelles (une connectivité accrue s’observe alors entre le CPFVM et l’amygdale et la PAG avec un contrôle top-down accru, atténuant les réponses de l’amygdale et de la PAG). Au total, dans cette situation hypnothérapeutique, le CPFVM peut jouer un rôle central dans l’extinction de la peur et l’apprentissage de sécurité. Et ce rôle est renforcé dans l’état de transe par des suggestions rassurantes.
La connectivité entre le CPFVM, le PCUN et le ANG (gyrus angulaire) est réduite en hypnose ce qui entraîne une absorption, une déconnexion entre les comportements (éventuellement suggérés) du sujet et la conscience de lui-même. Il y a ainsi un ressenti de dissociation. On ne ressent plus, on n’expérimente plus (ou sinon beaucoup moins) l’effet habituel de l’état activé de DMN. Le désengagement entre les régions préfrontales attentionnelles et les régions procédurales du striatum peut alors permettre l’apprentissage de nouveaux priors.
L’hypnose reconfigure (plutôt que n’excite) l’ECN pour soutenir un contrôle proactif et contextuel, plus ciblé sur les informations sensorielles pertinentes. Cette réorchestration fronto-pariétale focalise l’attention, réduit le conflit de perception et facilite l’implémentation top-down des suggestions avec un ressenti d’effort diminué. Au niveau des structures, il y a renforcement de la connexion entre le CPFDL de l’ECN et le CIA du SN, ce qui canalise la saillance vers l’objectif de la suggestion, en priorisant les sensations de réponse aux suggestions. Il y a aussi diminution de la connectivité entre le CPFDL de l’ECN et le CCP du DMN, ce qui diminue les pensées auto-référentielles et les ruminations, donc une réduction du « bavardage interne » et une allocation attentionnelle mieux dirigée.
La dissociation entre l’ECN et le DMN en réponse à l’induction hypnotique est le signe d’un engagement dans l’état hypnotique et du détachement associé des processus mentaux internes tels que la rêverie (mind wandering) et l’auto‑réflexion. Cette explication renforce l’idée que l’hypnose au repos constitue un état de conscience différent plutôt qu’un simple niveau réduit de l’éveil.
Notes :
[1] Ces réseaux ont été explorés dans l’épisode n°7 Des troubles du spectre traumatique. Cet épisode a été récemment remis à jour et il peut être nécessaire de le relire pour bien profiter de ce nouveau blog.
[2] La saillance (du latin saliens = qui saute) se définit comme l’habilité d’un stimulus ou d’un événement à capter l’attention.
[3] Dans l’épisode n°7 de la série Les troubles du spectre traumatique, nous avions vu que le cortex cingulaire antérieur (CCA : AB32 & AB24) hiérarchise les informations dans la mémoire de travail afin de guider l’attention vers les stimuli pertinents afin de différencier ce que nous devons craindre ou pas.


Pour une meilleur compréhension de ce post sur la dimension physiologique de l'hypnose, je vous recommande de relire l'épisode n°7 des Troubles du spectre traumatique. Cet épisode a été l'objet d'une mise à jour récente.